Dans ma cour

Publié le par Koukla Tabi

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J'ai toujours aimé les recoins, les pièces oubliées, les dessous d'escaliers, les garages qui sentent l'essence et regorgent d'objets poussiéreux, les établis qui croulent sous les outils, la sciure par terre, les ateliers de peintre aux toiles inachevées, les couloirs des maisons, les tapis au sol, les livres mal rangés.

J'aime les espaces clos, les endroits cachés du regard, j'aime l'Orient pour ses patios, ses coursives et ses terrasses, ses arabesques, ses moucharabieh, la mosaïque et les orangers dont le parfum vous enivre. J'aime ces lieux non pour les intrigues que l'architecture suscite mais pour la multitude de cachettes où je peux m'isoler, je suis là, mais personne ne me voit, je suis là, j'entends tout, mais je suis en dehors, à l'intérieur d'un espace qui m'est propre, à écouter ma respiration, dans un lieu qui m'apaise, entourée du reste de la maisonnée.

Ma maison à Dakar possède des recoins et c'est pour cette raison que je l'ai choisie. Les pièces ne sont pas rectangulaires, il y a du carrelage blanc au sol, un enfant de dix ans peut tenir debout sous l'escalier dressé au milieu du salon, et puis surtout, il y a une cour. C'est mon jardin secret. Protégée de la rue par de hauts murs, insoupçonnable de l'extérieur, le vent circule entre les deux palmiers, et les oiseaux me réveillent chaque matin, il y a de gros escargots et de minuscules grenouilles. Chaque soir un rat,  de la taille d'un chat vient ouvrir ma poubelle, et m'oblige à toutes sortes de stratégie pour  éviter sa visite.

Pas d'arabesque, ni de fontaine, pourtant j'éprouve dans mon jardin à Dakar, la même sensation que dans un palais arabe, calme et plénitude. J'entends les bruits de la ville, je sens ses odeurs. Les longs klaxons des poids lourds, la fumée qui pique les yeux, la mobylette qui passe, les déchets qui brûlent, je suis dans le monde sans y être vraiment, je puise de l'énergie dans l'agitation de l'extérieur pour pouvoir, plus tard, affronter cet univers qui m'ignore.

 

Il y a souvent des bruits de machines, et des odeurs d'ordures brulées ou de fioul issu d'un groupe électrogène. J'ai l'impression que je ne suis pas branchée sur le même réseau électrique que mes voisins, j'entends leur groupe alors que je ne souffre pas de coupures. Ou alors, c'est une pompe qui vide la fosse, je ne sais pas, j'ai tellement de choses à apprendre. Je suis heureuse malgré le boucan.  

 

En ville, enfin je veux dire en région parisienne, aucun bruit ne m'était inconnu, les fenêtres qui claquaient, la voisine qui sortait de chez elle, l'interphone des voisins, les enfants qui n'étaient toujours pas couchés à 23h. J'entendais par exemple le cliquetis de la barrière métallique du parking qui retombait sur son socle. Pour agaçant qu'il soit, ce bruit était identifié et familier. Et je ne me réveillais même plus la nuit quand le voisin balançait sa bouteille de bière dans le vide ordure.  

Ici, tout est nouveau, le ventilateur, la radio du gardien qui hésite entre coran et zouk love, le bi-moteur dans le ciel, le vent dans les branches du palmier, le moustique qui s'est glissé sous la moustiquaire. Mais est-ce vraiment un bi-moteur ?

Le vendredi, des hommes entonnent un "dikr" interminable qui loin de me rebuter me réjouit. Le dikr est une pratique en islam qui consiste à répéter une même phrase en arabe afin de se rapprocher de Dieu. Je ne me sens jamais seule quand j'entends ces hommes prier.

Parfois durant quelques minutes, le temps est suspendu, je n'entends plus que le bruit du vent et le pépiements des oiseaux, que se passe-t-il ? La vie humaine va-t-elle reprendre ? Puis des bidons s'entrechoquent dans un camion sur la route, alors, je sais que je suis bel et bien là, à Dakar. 


Publié dans Vie quotidienne

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Jean-Paul Chaumeil 15/12/2012 15:59

Et bien, alors là je dis bravo, Mathilde/Koukla (tu devrais raconter l'histoire de ce 2ème prénom). Finalement le goût de l'écriture est un truc familiale ( au sens large) puisque moi-même je me
suis essayé dans un manuscrit genre polar, pas encore publié,certes...
Bises et meilleurs voeux pour tes/vos entreprises de l'année 13 et des suivantes. Jean-Paul