Lettre de Dakar

Publié le par Koukla Tabi

Je reproduis ici un article paru cet été dans Le Pèlerin, avec l'aimable autorisation de l'auteure...

 

 

N°6818 1er août 2013

PAR MATHILDE CRU

RÉCIT

 

Comment va Dakar, la capitale sénégalaise ? Chaque semaine, pendant l’été, un ou une jeune journaliste français/e, installé/e dans une grande ville étrangère, nous fait découvrir quelques aspects surprenants de sa vie quotidienne…
 

  La première fois qu’Ali, le petit épicier du marché de Ngor, l’un des arrondissements de Dakar (Sénégal), a embrassé comme du bon pain les joues de mon nourrisson, lui prodiguant mille caresses et sourires,  j’ai probablement eu un mouvement de recul. En ce début janvier 2013, Nathan venait d’avoir 3 mois. La saison sèche s’était installée depuis fin octobre. Il faisait à peine 20 degrés et je portais, comme tous les Sénégalais, un gilet, car après les 35 degrés de la saison humide, le temps me semblait frais.  

Depuis plusieurs jours, Ali prenait la peine de m’expliquer avec patience comment utiliser les épices suspendues en grappes multicolores au-dessus des sacs de riz de son échoppe : poivre de Guinée, poudre de feuilles de baobab séchées ou piments moulus… Nous avions établi une relation de confiance.  

Son comportement ne pouvait en aucun cas être déplacé. Je devais me rendre à l’évidence : Ali était simplement ravi de cajoler mon bébé.Enfant-avec-maman-vendeuse1.jpg

 

Depuis mon arrivée à Dakar, sortir seule dans la rue me demandait une certaine énergie tant j’étais la cible des marchands ambulants qui sillonnent la ville vendant colliers, citrons, arachides, mouchoirs, balais, tissu au mètre et que sais-je encore. Les enfants me lançaient des « toubab » – « la Blanche » – à chaque coin de rue et les chauffeurs de taxi ne cessaient de me proposer leurs services à coups de klaxon. Mais quand je me promenais avec mon bébé qui a maintenant 10 mois, la vie me semblait soudain plus agréable. Pas plus calme, plus agréable…

  C’est simple, tous les passants  saluent mon petiot, que je porte serré contre mon ventre dans un porte-kangourou, le visage tourné vers l’extérieur. Cela va du geste timide de la main d’une jeune fille qui revient du marché, un seau jaune sur la tête, aux conseils avisés sur « comment couvrir bébé » de la mamma dont le boubou brodé exhale un vigoureux parfum d’encens. Il arrive aussi que des jeunes garçons se poussent du coude, sur la route ensablée de la plage de Ngor, derrière la maison, en criant : « Bébé ! bébé ! » Un jour, à midi, sous un ciel bleu profond, sans nuages, j’attendais mon aîné, 11 ans, devant les grilles de l’un des bâtiments ocre rouge   du lycée français de Ouakam, une cité scolaire de 2 500 élèves, dont l’architecture favorise heureusement  la circulation de l’air. Un monsieur imposant, en boubou bleu nuit, qui attendait lui aussi devant l’école, s’est soudain mis à faire le pitre.  

Il se balançait d’un pied sur l’autre en agitant les bras pour faire rire Nathan. Son numéro de clown

était si cocasse que j’ai, moi aussi, éclaté de rire.

 

Pour me rendre au lycée, j’emprunte parfois le bus numéro trois. Cela me prend beaucoup plus de temps qu’en taxi, mais les vieux bus Tata (de fabrication indienne) ont des horaires réguliers et, pour une bouchée de pain, j’ai l’impression de tâter le pouls de la ville. La première fois que je suis montée, avec mon bébé, à l’arrière du bus, pour acheter mon billet au receveur assis derrière son grillage, c’est la totalité du bus qui m’a fait signe et m’a indiqué une place libre.  

J’ai demandé à la femme qui s’éventait à côté de moi pourquoi tout le monde était si gentil. Elle m’a expliqué que ce sont les enfants qui, plus tard, s’occuperont de nous, et qu’ils n’oublieront jamais que nous les avons bercés et nourris.

 

L’intérêt des Sénégalais pour un bébé et sa mère n’est pas pécuniaire, c’est même l’inverse : quand je me promène avec Nathan, plus personne ne me demande d’argent. Comme si, avec mon enfant, j’entrais

dans un autre univers. Je ne suis plus « la Blanche qui peut donner une pièce ». En devenant mère, je suis entrée dans le monde des « aînés ». Pourtant, le Sénégal n’est pas toujours tendre avec ses petits. Ils sont nombreux à mendier dans les rues de la capitale. Je n’en ai pas cru mes yeux quand j’ai aperçu, quelque temps après mon arrivée, par la vitre ouverte d’un taxi, un mendiant de 16-17 ans en corriger un autre de 6-7 ans avec un long fouet en cuir, le long du monument de la Renaissance africaine.  

J’en ai parlé à un journaliste sénégalais du quotidien Le Soleil lors d’un point presse. Il m’a expliqué qu’en wolof, l’une des langues nationales, le mot « éducation » se disait « fouet ».

Le but de cette éducation serait de forger le caractère des enfants pour les transformer en adultes responsables…

Je savais, avant de venir au Sénégal, que la culture africaine considère le village tout entier comme investi de l’éducation d’un enfant : les plus grands et, a fortiori, les adultes doivent montrer le droit chemin.

Est-ce pour cela que les Sénégalais de tous âges, femmes et hommes, portent un réel intérêt aux enfants ? Chacun se sent-il le parent ou le grand frère de mon bébé ?

 

J’aime ces instants magiques où nous nous réjouissons, avec un inconnu, des mimiques de Nathan. Sur la route de la plage, lors de ma promenade quotidienne, je vois souvent, à l’ombre d’un mur, une vingtaine de mendiantes attendre avec leur progéniture que les propriétaires d’une monumentale villa située en face leur distribuent un repas.

Nathan n’avait que quelques semaines quand l’une de ces mendiantes s’est levée d’un bond pour me demander la permission de le prendre dans ses bras. Devant ma réponse positive, elle m’a offert un sourire lumineux. Pendant quelques instants, j’ai oublié tout ce qui pourrait nous séparer, la couleur de la peau et le statut social. Ici, à Dakar, l’enfant abolit les différences.

Nous n’étions plus que deux femmes qui riaient, avec l’espoir que le petit d’homme qui agitait ses bras puisse vivre demain dans un monde plus libre et plus juste. ●

Publié dans Vie quotidienne

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Damien Cru 10/12/2013 15:04

Très inintéressant reportage sur l'audace dans la tradition.
J'aime beaucoup la disqualification du porno sur internet au profit du pagne d'amour. La vie, la vraie vie...